J’ai toujours trouvé intéressant comment certaines personnes étaient capables de partager une part d’eux-mêmes sans gêne à de parfaits étrangers. Pour certains d’entre eux, ce n’est pas un grand secret, un petit moment de leur vie, une histoire cocasse sans lendemain. D’autres, par contre, c’est l’histoire de leur vie; une histoire qui a fait d’eux ce qu’ils sont aujourd’hui. C’est une histoire qu’il faut partager, mais protéger en même temps. Trahir ces confidences serait se trahir soi-même. Les mots et les confidences échangés au cours des années ne seront pas trahis, aucun nom ne sera dévoilé, seules les histoires seront partagées, car elles sont trop belles pour qu’elles ne soient pas entendues. Les contes de fées ne sont pas que des rêves, certaines d’entre elles ont vraiment lieu. Comme celle-ci…

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Un jour, j’ai rencontré ce couple septuagénaire. Ils étaient originaires de Virginie. Aux premiers abords, ils étaient un couple comme d’autres qui venaient à l’hôtel se reposer et profiter de la beauté de notre ville. Retraités depuis quelques années, ils profitaient de la vie, entourés de leurs enfants et petits-enfants. Le monsieur parlait un bon français, ce qui, sans préjugé aucun, était impressionnant pour quelqu’un originaire des Etats-Unis. Intriguée, je lui ai demandé où il avait appris le français. Son épouse, une femme distinguée, ricaneuse au regard éclatant, m’a souris et a murmuré sur un ton amusé : « From his French ex-girlfriend ». Gêné, le monsieur a sourit timidement à sa femme et a rougit, comme s’ils étaient seuls, soudainement retournés dans le passé, au moment où ils se sont rencontrés et tombés amoureux. Dans ce regard, il y avait tant d’amour et de complicité; c’était incroyable. Ça n’a duré que quelques secondes, mais ce fut assez pour comprendre que malgré les années, ils étaient totalement, inconditionnellement, encore en amour comme au tout début. Une histoire d’amour, comme elles ne s’en vivent plus aujourd’hui. « A miracle », selon la dame. Et, c’est à cet instant, moi, derrière mon comptoir de réception et elle, accoudée au comptoir, qu’elle s’est mise à me raconter son histoire digne d’un livre ou d’un film…

Ils se sont rencontrés à Genève, en Suisse. Elle était une jeune employée de vingt-cinq ans au Consulat américain. Il était un jeune marine américain en poste hors du pays. Ils se sont rencontrés pour la première fois au consulat. Il devait apporter certains papiers. Elle n’a pas précisé de quoi il avait l’air, mais ses yeux en disaient tellement, qu’il était évident qu’il devait être éblouissant dans son uniforme. Elle a remarqué qu’il avait une bague, à sa main droite. D’une voix toute jeune, elle m’a informée qu’elle avait trouvé ça étrange puisque les marines américains envoyés à l’extérieur du pays ne pouvaient être mariés. Et, il est revenu plusieurs fois. De fois en fois, ils discutaient et ont finalement appris qu’ils étaient tous les deux fiancés. Jusqu’au moment où il l’a regardée et lui a demandé : « When do you know when you’re in love? »

Je l’avoue, j’en avais des frissons. La dame a poursuivi son histoire en me racontant un moment de rapprochement. Un soir, vers onze heures, ils se sont rencontrés dans le bureau de l’ambassadeur et ont passé un bon moment à s’embrasser (made out) sur le sofa. « Make out at this time was not like today » a précisé la dame comme pour s’assurer que je n’allais pas croire que quelque chose de déplacé aurait pu se produire. Elle s’est mise à rire en se rappelant qu’à l’époque ses cheveux bruns étaient toujours tenus correctement avec de petites épingles, et que le jour suivant, l’ambassadeur avait affiché une note sur le babillard des employés que ça ne le dérangeait pas que certaines personnes prennent un moment pour se reposer sur son sofa, mais de ne pas oublier de ramasser ses épingles, c’était pénible pour ceux qui suivaient…

Au moment de leur retour aux Etats-Unis, ils avaient peur que leur histoire ne soit exactement ça, une histoire d’amour sans lendemain… De retour à la maison, ils ont continué à se fréquenter comme se devaient deux jeunes gens, et six mois plus tard, ils se disaient « je le veux » dans une petite église de Washington D.C.

La dame a terminé son histoire en me racontant comment fut leur vie. Au début, la vie militaire leur convenait à elle et son mari. Ils ont eu deux enfants un après l’autre. Les dix premières années, ils ont déménagé d’une base militaire à une autre. Ils ont même été au Japon. Après un temps, pour leurs enfants, son mari a décidé de se retirer de l’armée. Elle a conclut en disant qu’ils s’étaient rencontrés lorsqu’ils avaient vingt-cinq ans et qu’ils étaient ensemble depuis ce temps. Cinquante ans aujourd’hui… Et elle a regardé son mari comme il prenait leurs sacs pour quitter… Et ils ont partagé ce regard plein d’amour par lequel, pendant un instant, ils se retrouvaient seuls au monde.

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C’est une véritable histoire. L’amour peut arriver n’importe où au moment le plus incongru. Il vous faut simplement ne pas fermer les yeux et y croire. Dans le cas de ces deux personnes, c’est ce qui est arrivé. Ils étaient faits pour être ensemble, mais ils s’étaient engagés auprès d’autres personnes qui les attendaient. Toutefois, ils ont suivi leurs cœurs et leur « miracle » s’est produit. La vie est pleine de surprises… et je ne peux que remercier cette grande dame d’avoir partagé avec moi un aperçu de ce qu’est le grand amour…

Les gens vont et viennent à l’hôtel. Lorsque la porte de devant se ferme, c’est comme la fin d’une bonne histoire. Et puis, la vie se poursuit. Quand nous avons la chance d’entendre une si belle histoire, partagée par un couple heureux si merveilleux à contempler, nous nous considérons comme privilégiés.

 Émilie Moutou
 

 



Hôtel Château Bellevue
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